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Grigory Sokolov au TCE

La foule avait commencé à s’amasser devant les grandes portes vitrées du Théâtre des Champs-Élysées. Les épaules se bousculaient, les mains et les visages s’agitaient impatiemment. Perdue parmi les spectateurs, j’avais d’abord eu du mal à décrypter le programme, affiché au mur, noir sur blanc, dans une vitrine au cadre doré. Quinze minutes avant le début du concert, une bonne partie du public était encore dehors. Le contrôle à l’entrée prenait plus de temps que d’habitude.

Nous étions le mercredi 18 novembre 2015, et comme beaucoup ce soir-là, je sortais pour la première fois dans les rues de Paris depuis les événements de la semaine passée. Celles-ci m’avaient semblé grises, éteintes, comme si elles portaient en elles la blessure encore vive du drame, et incitaient chaque passant à ressentir profondément un accablement particulier.

20h10 : les lustres s’éteignent tranquillement au 15, avenue Montaigne et la silhouette voûtée de Grigory Sokolov s’avance sous les applaudissements d’une salle comble. Une main accrochée au piano, il esquisse un sourire, marque une pause et s’assied. Le public se tait brusquement et tend une oreille attentive. Alors, les premières mesures de la Sonate en la mineur op.143 de Schubert nous parviennent, calmes, solennelles, comme une expression lointaine. J’avais le sentiment que ce soir-là, la musique de Schubert paraissait à chacun familière, et presque nécessaire, comme émanant de sa propre affliction. Les passages majeurs ne m’avaient jamais semblé si expressifs, lumineux et apaisants. Les deuxième et troisième mouvements, menés d’un toucher à la fois franc et délicat nous parvenaient comme des états intérieurs, dont on ne savait plus s’ils étaient ceux de Schubert, de Sokolov, ou les nôtres. Les Six Moments musicaux op.94, sont ensuite exécutés sans hésitation, tout droit, presque sans pédale, mais toujours avec une intention donnée à chaque phrase, à chaque harmonie. Avec les Deux Nocturnes op. 32, le pianiste russe a joué Chopin comme on le joue rarement, sans trop de rubato ni d’élans expressifs exagérés, mais toujours dans l’intimité et le calme du début du concert. Les premiers mouvements de la Sonate n°2 en si bémol mineur op.35 de Chopin, plus agités, aux influences beethovéniennes, préparaient avec éclat la marche funèbre qui ouvre et clôt le troisième mouvement, tant attendu. Dans le contexte des récents évènements, la marche funèbre a pris un sens tout particulier. Plus que jamais, c’est comme si la voix de Sokolov résonnait plus fort en chacun des spectateurs comme la sienne propre.

Après le Finale en Scherzo, le pianiste se lève sous les applaudissements, salue et quitte la scène. Sans surprise, Sokolov revient et joue un prélude bien connu de Chopin. Il salue, s’en va, entre et s’assoit, quatre fois d’affilée. Un homme dans ma loge, la soixantaine, tourne vers moi ses grosses lunettes teintées et lance « La dernière fois, il en a fait sept ! ». Record battu : ce soir-là, ce fut neuf.

Zoé Fernandez

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