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Nos démons de minuit

Djerba, plage du club-med, août 2001.
Une boule disco tournoie follement sous les néons, les enceintes tournent à plein régime et Jean-Marc le prof de golf lance sa première chenille. Affalé sur un vieux transat, tout transpirant, vous vivez alors votre première cuite au punch.

Quimper, 22h30, un banal samedi de novembre.
Le « music bar » bat son plein avec près d’une dizaine de visiteurs poussés à l’abri par une pluie battante. Au fond de la salle, une scène karaoké improvisée se tient à disposition de qui voudra bien interpréter sa chanson préférée entre une plante en pot et un poster géant de Bonnie Tyler.

Paris, 15ème arrondissement, le soir du 31 décembre.
Invité par un collègue de bureau, vous réalisez progressivement être pris au piège dans une de ces soirées sur le thème des années 80. Une créature gloussante tout en boa rose, lunettes et paillettes trébuche et vous renverse sa piña colada entre les deux omoplates.

1 – Images – Démons de minuit

Il aura suffi d’une écoute, quelques secondes de musique seulement, pour que tous ces souvenirs resurgissent ensemble des abysses de votre mémoire. Et pour cause, « Les démons de minuit », titre phare du groupe Images, a bel et bien joué un rôle prépondérant dans chacune de ces mésaventures. Et dans bien d’autres d’ailleurs, car depuis 1986, le tube n’a pas raté une occasion de nous faire passer à tous un très mauvais moment. Pour ses 30 ans, nous avons choisi de lui consacrer une playlist démoniaque. Nous lui devions bien ça.

2 – Ramsdy Jay and Gang – Devil’s Rap

Nous sommes en 1986 lorsque Ramzi Malouki, l’animateur vedette de la radio nancéenne Rockin’ Chair, balance, pour la première fois sur les ondes, « Les démons de minuit ». Le jeune homme, visionnaire s’il en est, perçoit instantanément le fort potentiel artistique du tube et ne tarde pas à en enregistrer une version rap sous le spirituel pseudonyme de « Ramsdy Jay ». A l’instar du « Holiday Rap » de MC Miker G & DJ Sven, sorti la même année, « Devil’s Rap » fait partie de ces morceaux de passage tombés dans l’oubli, et ce malgré des efforts indéniables de la part du chanteur et de son « gang », pour ce qui est de la prononciation de l’anglais, de la qualité des échanges (au hasard : « wow ! », « crazy ! », « let’s go ! ») et de l’enthousiasme collectif, entre autres. 

 3 – The Rocky Horror Picture Show – Creature of the night

Qui ne s’est jamais demandé à quoi ressemblerait une pièce de Feydeau, si son auteur, ou son public, ou bien les deux, avaient préalablement consommé du LSD en quantité suffisante ? Incompris et moqué à sa sortie, the Rocky Horror Picture Show, chef d’œuvre du Midnight movie, eut toutefois le mérite de satisfaire ce questionnement général. Par une nuit de pleine lune, la pauvre Janet surprend son fiancé à moitié nu dans le lit du sulfureux Dr Frank’n Furter, qui l’avait elle-même ausculté quelques heures plus tôt. « Ciel, mon mari ! … » aurait pu s’exclamer la jeune femme, si la scène ne l’avait pas alors laissée bouche bée, « … a succombé au charme d’un transsexuel mégalo ! ». Au lieu de ça, c’est dans les bras d’une créature de Frankenstein bodybuildée que Janet s’en va trouver refuge, le temps d’une chanson. 

 4 – Michael Jackson – Thriller

Une porte qui grince, le vent qui siffle, des bruits de pas sur la chaussée et déjà, projetés 35 ans en arrière, vous retrouvez en rêve la figure encore humaine de Michael, toute enfoncée dans une veste en cuir rouge rayée de noir, et qui bientôt recouverte d’un maquillage verdâtre, se mettra à dodeliner frénétiquement au rythme des zombies environnants. « Thriller », on la connaît sous toutes ses coutures (sans jeu de mot, Michael) : version courte, version longue, revisitée façon beatbox par un performer fatigué de « Billie Jean », ou encore nonchalamment interprétée par un barbu à ukulélé en mal d’inspiration. Une chose est sûre, c’est qu’avec ses 100 millions d’exemplaires vendus, le roi de la pop a encore eu le nez fin (désolée, Michael). 

 5 – Jean Ferrat – Nuit et brouillard

Ici, pas de maquillage, pas de costume, pas de machine fumigène planquée dans le décor. Pas de faux zombies non plus, que de vieux démons. Dans le lointain, le son d’un tambour ouvre la marche. Nous sommes en 1963, moins de vingt ans après la fin de la guerre, et Jean Ferrat rend hommage aux victimes des camps de concentration en même temps qu’à son père, mort à Auschwitz. On se sera souvent moqué du chanteur et de ses convictions faciles, de son engagement presque enfantin, sa façon d’élever le ton toujours comme on brandit un flambeau, prononçant chaque lettre, tordant chaque mot comme pour en délivrer l’essence humaniste. C’est peut-être justement ce qui fait de « Nuit et brouillard » un témoignage universel encore vibrant.    

6 – Midnight Oil – Minutes to Midnight

Un accent australien à couper au couteau, un leader qui chante (et rote) faux, des voix parasites tout à la fois reverbées et empêtrées dans un délicieux effet d’écho ? Pas de doute, c’est bien le groupe Midnight Oil, anciennement Farm, qui nous revient du fin fond des années 80. Nul besoin de décortiquer les paroles de leur « Minutes to Midnight », à la recherche de quelque élan poétique, image particulière, ou je ne sais quelle originalité littéraire, qui aurait pu sauver in extremis ces joyeux gaillards de la catastrophe musicale. Toutefois si par hasard, à la nuit tombée, un enfant vous réclame une histoire de fantôme, par pitié, ne parlez plus de vampires, zombies, et autres créatures maléfiques ! Contez-leur plutôt l’histoire de ce groupe de musique australien dont l’abominable chanson fait encore trembler les plus grands.  

7 – Artie Shaw – Nightmare

Quelque part entre la « Lonely House » de Kurt Weill et le thème de « Casino Royale », Artie Shaw allonge le pas. Sous ses pieds, un roulement chromatique infernal ralentit sa course. Coincée dans ce mauvais rêve, sa clarinette s’élance dans des arpèges lyriques aux sonorités ashkénazes de la musique Klezmer, si chère au cœur d’Artie Shaw, qui sonnent comme des appels au secours, sous les cris perçants et lancinants dont l’accablent quatre trompettes. Avec « Nightmare », le clarinettiste aventure son big band vers des territoires inexplorés, où se dessine une intériorité oppressante, loin du swing tambourinant de Benny Goodman et des contemplations langoureuses de Tommy Dorsey, dont les orchestres respectifs connaissaient à l’époque un succès éclatant.   

8 – Arnold Schoenberg – Erwartung

Au soir du 6 juin 1924, c’est sous la baguette familière d’Alexander von Zemlinsky que Prague découvre « Erwartung », le monodrame atonal d’Arnold Schoenberg, composé quinze ans plus tôt. Sur scène, un décor de forêt. C’est la nuit. Une femme attend son fiancé qui n’arrive pas. Bientôt, des images d’horreur, souvenirs obscurcis de la nuit passée lui
reviennent en mémoire, annonçant un malheur refoulé. De par le sujet qu’elle aborde et sa grande complexité polyphonique, l’œuvre pousse à la réflexion, qu’on y voie un questionnement sur l’Inconscient, tout juste révélé par Freud, ou sur la musique elle-même face aux limites de son expression. C’est du moins ce qu’aurait pu en retenir ce critique viennois, qui le lendemain préféra écrire à quel point le plaisir que peut procurer une œuvre de Schoenberg est toujours inversement proportionnel à la distance à laquelle on se trouve de la salle.  

9- The Young Werewolves – Midnight Monster Hop

Si Buddy Holly et Joey Ramone avaient eu des enfants, ils en auraient eu trois. Trois comme les sympathiques membres de « the Young Werewolves », groupe fondé en 2002 par son chanteur et guitariste Nick Falcon grâce aux réseaux sociaux (merci Myspace !). Le trio, autorevendiqué du Psycho-Pop-Rock-n-Roll-a-Billy, dont on me glisse dans l’oreillette qu’ils sont à peu près les seuls représentants sur Terre, est grand amateur de fantastique, et de créatures en tout genre, auxquelles il voue un véritable culte, à en croire les titres de chansons plus farfelus les uns que les autres, parmi lesquels « Tattooed Aliens », « Curse of the Cocaine Mummies », « Wolfabilly Blues » ou encore « Zombie Car Chase ». Cette fois-ci, ils s’emparent du vieux « Midnight Monster Hop » de Jack & Jim, et en délivrent une version adorablement monstrueuse.   

10 – The Oh Hellos – Danse Macabre

A quoi faut-il s’attendre musicalement lorsqu’un groupe originaire de San Marco, Texas, décide d’enregistrer une version « indie folk » d’un classique de la musique romantique française ? Vous l’aurez compris : pas à grand chose. En 1872, Camille Saint-Saëns imaginait sa Danse Macabre à partir d’un texte de Henri Cazalis, d’abord sous la forme d’une mélodie, puis d’un poème symphonique. Près d’un siècle et demi s’était donc écoulé sans qu’on ait imaginé de troisième volet à ce triptyque mortel, et donné de bonne raison au compositeur de se retourner dans sa tombe du cimetière Montparnasse. C’était sans compter sur la bonne volonté de « the Oh Hellos » dont l’altiste, s’étant apparemment endormi sur son malheureux instrument au moment de l’accorder, continue, encore assoupi, de balancer son archet sur les cordes abîmées.  

Zoé Fernandez

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