« Ten o’clock ! …
… In the morning ? » s’étaient-ils tous exclamés dans le combiné. A l’autre bout du fil, Nat Hentoff, l’influent critique et historien du jazz qui co-fonderait The Jazz Review. Quelques heures plus tôt, Harold Hayes, éditeur du magazine américain Esquire, l’avait contacté au sujet d’un numéro spécial qu’il souhaitait consacrer au jazz. Hayes avait mis sur le coup un de ses jeunes collaborateurs, Art Kane, fraîchement nommé directeur artistique du Seventeen Magazine. Ces deux-là avaient dans l’idée de réunir un très grand nombre de jazzmen dans le but de réaliser la photo du siècle. Le coup de fil de Hentoff devait décider les musiciens à se présenter le jour de la séance dans une rue ordinaire de Harlem. Le concept globalement plaisait ; on n’était pas contre l’idée de marquer le coup. Mais ces grands noms du jazz n’en étaient pas moins de grands camarades de jeu, et c’était surtout là l’occasion de se retrouver. En somme, rien ne semblait pouvoir les empêcher de se pointer, à part peut-être l’heure du rendez-vous.
… In the morning ? » Willie « The Lion » Smith, chapeau melon vissé de travers, cigare éteint au coin de la bouche, raccroche le téléphone, pousse la porte battante et rejoint sa table. Un jeune homme l’y attend, verre à la main :
« Alors ?
On va me prendre en photo. T’en es ? »
C’est ainsi que Michael Lipskin, jeune pianiste de 15 ans, débarqua sur le trottoir de la 126ème avenue au matin du 12 août 1958, sans savoir ce qui l’y attendait vraiment. Le soleil frappait déjà fort malgré l’heure et la fumée qui émanait abondamment de la gueule du « Lion » formait un nuage opaque qui achevait de lui brouiller la vue. Et puis, dans la foule qui prenait place devant le browstone ce jour-là, il reconnut des visages familiers, ceux qu’il côtoyait depuis toujours sur les pochettes des disques qu’il écoutait avec ses parents, et c’était comme si ces figures imprimées prenaient tout à coup vie sous ses yeux.
Là-bas, c’était Count Basie, célèbre chef d’orchestre et pianiste dont le style concis avait fait la particularité de son big band : le Count Basie Orchestra. Les plus importants jazzmen de l’époque s’étaient fait la main au sein du groupe, en même temps qu’ils avaient participé de son succès grandissant. Parmi eux, le trompettiste Buck Clayton, le batteur « Papa » Jo Jones, et le grand saxophoniste Lester Young. D’ailleurs, tous les trois avaient répondu présent à l’appel de Hentoff et le jeune Michael Lipskin ne tarda pas à les reconnaître. Quand Smith vint pour saluer Basie, celui-ci racontait pour la dixième fois une vieille anecdote qui impliquait un saxophoniste superstitieux, un concert prévu pour un vendredi 13, et un licenciement prématuré. Ce récit eut le mérite de faire rire Luckey Roberts qui s’était assis sur les marches de l’immeuble. Quelques mois plus tôt, Michael avait suivi Smith jusque dans le studio où les deux pianistes enregistraient « Luckey and the Lion : Harlem piano ». Malgré ses 71 ans, Luckey s’appliquait à poursuivre l’héritage du stride piano dans la lignée de ses collègues James P. Johnson et Fats Waller.
Par chance, donc, Lester Young était bien là. Le ténor aérien était apparu sous son habituel « pork pie hat » auquel Charles Mingus et ses différentes casquettes (contrebassiste, pianiste et compositeur) allaient rendre hommage en même temps qu’à son propriétaire l’année suivante. Mingus, dont on craignait les accès de colère, n’eut pas de peine à se frayer un chemin parmi la foule et venir saluer le « Prez » qui s’entretenait avec Mary Lou Williams et Marian McPartland, arrangeuse et pianiste de renom. Tous venaient prendre des nouvelles de Billie Holiday, l’amie de toujours, qui n’avait pas pu se déplacer. D’ailleurs, Louis Armstrong et Miles Davis n’étaient pas là non plus – ce dernier trop occupé par l’enregistrement du retentissant Milestones, prévu pour le mois de septembre.
Malgré ces regrettables absences, le pupitre des trompettes (Red Allen, Buck Clayton et Art Farmer) n’était pas le moins représenté ; ni le plus silencieux. Dizzy Gillespie, aussi connu pour son jeu virtuose, bavard et acrobatique que pour son sens du spectacle, n’avait vraisemblablement pas décidé de la mettre en sourdine, et blaguait bruyamment avec son mentor Roy Eldridge. Les deux amis ne remarquèrent même pas l’arrivée de Thelonious Monk, juste à temps pour la photo. Bouc taillé, lunettes de soleil sur le nez, il arborait une magnifique veste jaune. Il n’y a pas un jour où l’improvisateur au toucher raide et percussif eut mieux mérité son surnom de « Melodious Tonk » tant son choix vestimentaire, tout comme son jeu, resplendissait autant que détonait.
En cette journée mémorable d’août 1958, tout le monde se connaissait, se faisait signe, s’interpellait. On riait, on se tapait sur l’épaule. Les cigarettes passaient de main en main. Les regards étaient partout à la fois.
Partout, sauf vers l’objectif d’Art Kane. Et d’ailleurs, avait-on commencé à prendre des clichés ? On ne le savait pas très bien et, finalement, cela importait peu. Le jeune Lipskin l’avait compris. Posté sur le trottoir d’en face, il finissait d’observer tous ces musiciens, cette joyeuse bande réunie et, doucement, se mit à fredonner « On the sunny side of the street ».
Zoé Fernandez