Entretien avec Marc Richard (1/2)
Au temps des Haricots Rouges
Entretien avec le saxophoniste et clarinettiste Marc Richard, cornettiste originel du groupe de New Orleans formé en 1963.
« Les Haricots Rouges, c’étaient vraiment des lycéens. Quelques étudiants, mais principalement des lycéens. On jouait tous plus ou moins bien d’un instrument, chacun de son côté. Moi, j’étais dans le 17ème au lycée Carnot, à côté de la place Malesherbes, mais ça ne me gênait pas de prendre le métro une ou deux fois par semaine pour aller faire une espèce de répet’.
Les séances étaient encadrées ?
Non, on faisait ça comme ça, c’était du jazz Nouvelle-Orléans. Ceux qui étaient au lycée Rodin avaient une prof de musique qui leur permettait d’aller répéter dans les salles de l’établissement. En fait, c’est elle qui a vraiment fait démarrer l’orchestre, puisqu’elle a proposé qu’on se présente aux Mercredi de Pacra. Pour les vieux, comme moi, les Concerts Pacra c’était une salle de spectacle tout à côté de la Bastille, entre les boulevards Richard Lenoir et Beaumarchais. Ce doit être des cinémas maintenant ; un complexe Gaumont peut-être. Il y avait une espèce de « soirée des espoirs », qui présentait tout et n’importe quoi pourvu que ce soit du music-hall : dresseur de chien, imitateur, violoniste… le vrai musical-hall à l’ancienne quoi, style Bobino. A l’époque, il y avait ce qu’on appelle en anglais des « talent scouts », c’est-à-dire des dénicheurs de talents, qui travaillaient pour les maisons de disques, et pourquoi pas promoteurs de spectacle, qui allaient voir dans tous les spectacles amateurs s’il n’y avait pas des trucs à glaner. Si c’était pas trop mal, ils te filaient rendez-vous. Et puis ils essayaient de les faire passer quelque part, ou de faire un disque. A cette époque, c’était la seule occasion de pouvoir enregistrer un disque, à moins d’être richissime et de le faire soi-même (rires).
Donc, grâce à cette dame on s’est présenté, et un des talent scouts, qui travaillait à son compte, nous a remarqués. C’est pas qu’on jouait bien, non, mais on avait du style, du dynamisme. Ça plaisait au public mais, niveau musical, c’était pas terrible. Et puis, on était très jeunes ! Moi, je devais avoir pas tout à fait 17 ans. Le plus vieux avait 21 ans, et ça se voyait. Donc le mec nous dit de nous présenter au siège de Ducretet-Thomson, qui était un des principaux labels français. Leur siège, c’était rue d’Hauteville. Ils nous ont mis un directeur musical qui, lui, connaissait très bien cette musique, et qui a un peu recadré tout ça, avec deux musiciens professionnels pour aider à l’enregistrement. Et ça a été la gloire et le succès… ce qui ne m’a pas plu du tout. Parce que j’ai un sale caractère, et que je voulais évoluer en musique. Ils ne jouaient que des trucs extrêmement simples. Je me suis fâché juste au moment où on allait gagner de l’argent. Donc ils en ont gagné, et pas moi.
Les Haricots Rouges, ça a été ça. Mais j’ai quand même fait l’Olympia avec eux. A 17 ans.

Si tôt !
Oui, ça a été très vite. Je devais avoir 16 ans quand je les ai rencontrés. On s’était trouvé dans une boum, comme ça se faisait beaucoup à l’époque. C’était les boums de la période du bac, fin juin, juste avant que certains ne partent en vacances début juillet. Pendant 3 semaines, il y avait plein de boums à Paris. Moi, je jouais de la clarinette, mais ils avaient déjà un clarinettiste et n’arrivaient pas à trouver de cornet à pistons.
Alors, vous avez appris sur le tas.
Oui. C’est très simple : entre la rencontre et le premier disque, j’avais 9 mois de cornet. C’était pas très compliqué ce qu’on jouait. Et le tromboniste, qui lui venait du classique, qui faisait du piano depuis son plus jeune âge, dont la mère était chanteuse lyrique et prof de chant, il avait 6 mois de trombone seulement. Mais, c’était pas nous les plus mauvais ! Ça a vraiment été hyper rapide, ce qui peut expliquer que certains soient restés à un niveau primaire. Mais moi j’avais envie d’aller plus loin. Donc je me suis tiré en novembre 64, après avoir fait le concert à l’Olympia, où il y avait Sylvie Vartan et les Beatles. Ça devait être un Musicorama ou une grosse émission dans le genre, retransmise le samedi soir à la radio. Les vedettes, c’étaient des jeunes yéyés ou alors des futures stars du rock. Les Beatles et les Rolling Stones y sont passés. C’étaient pas encore des vedettes, mais bon, il y avait déjà une émeute dans la rue. Pour sortir, on a eu du mal. On allait à contre-sens !

Et justement, le New Orleans n’allait-il pas lui-même à contre-sens de l’époque ?
En fait, non. Le jazz était encore une des musiques populaires qui marchaient très bien en France. Maintenant, c’est un peu élitiste, ou à côté de la plaque. Mais à l’époque, il y avait plusieurs orchestres de jazz professionnels et réguliers au sein desquels, juste en restant musicien, on gagnait bien sa vie. Ça a complètement disparu, ça. A part pour quelques vedettes d’un certain jazz qu’on dira « contemporain » – pas « revival » ou « rétro », comme moi. Après guerre, aux USA, il y a eu une énorme vague de « New Orleans revival », et ça a suivi en France. Ça a été extrêmement populaire jusqu’en 68, disons – parce que c’est une date historique. Et puis il y avait encore la scission entre modernistes et traditionalistes : « les raisins aigres contre les figues pourries », comme on disait. Ça se retrouvait du côté du public, de la critique et des journalistes ; on était soit vraiment rétro voire réac à la Hot Club de France, ou alors systématiquement pro-moderne et si possible expérimental. C’est-à-dire qu’il y a un moment, dans les années 70, où on se demande si Charlie Parker n’est pas dépassé quoi. Charlie Parker, dépassé… C’est comme si Bach était dépassé !
Qu’est-ce que vous retenez de ces débuts avec les Haricots Rouges ?
Ça a vraiment été un phénomène très particulier. Le fait que ça ait marché tout de suite… Mais j’ai compris plus tard, avec le recul, qu’on avait eu un excellent directeur artistique chez Ducretet-Thomson. Il savait lancer un produit, sans perdre son temps. Très vite, d’ailleurs, il nous a mis dans les pattes un agent célèbre de l’époque, Johnny Stark, qui a été l’impresario de Mireille Mathieu pendant les années 60. Il nous a immédiatement fait faire des trucs très pro. Eux n’étaient pas du tout dans le trip clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés, Caveau de la Huchette, etc. Pour eux, c’était très bien, c’était jazz, existentialiste, mais du point de vue commercial, ça ne représentait rien. Alors, il nous a fait faire la Foire au vin de Colmar. Ça se passait milieu septembre, pendant 10 jours. C’était une grande fête. Il y avait tous les soirs des vedettes, et pas n’importe quoi. On a vu des gens comme Jean-Jacques Debout, Dick Rivers, Rika Zaraï, qui a quand même vendu des dizaines de millions de disques. C’était pas des petites merdes ! Et nous on passait dans l’intermède, entre la première partie et la grande vedette, avec 2 ou 3 morceaux. C’était pas grand chose, mais t’étais passé à la Foire au vin de Colmar, tout le monde t’avait vu ! Et puis juste derrière, dix ou quinze jours après, on a fait l’Olympia, qui était encore tenu par Bruno Cocatrix et que j’ai vu, plusieurs fois. Lui comme Stark, c’étaient vraiment des pros du spectacle ! Ils connaissaient le métier. Tu peux être d’accord ou pas d’accord, mais tu sais que tu vas vendre.